"Un être humain ne peut pas nettoyer une
surface hospitalière de 800 m2 en désinfectant les lits, les murs. On a
l’impression d’être des robots dans un camp de travail." Au Centre
hospitalier sud-francilien (CHSF), situé à Corbeil-Essonnes, dans
l’Essonne, les femmes de ménage se rebellent. Plombé par un loyer annuel
de 46 millions d’euros dû à la société Eiffage - qui a construit
l’hôpital dans le cadre d’un très controversé partenariat public-privé
(PPP) -, le déficit du gigantesque établissement ouvert début 2012 se
creuse. Résultat, un plan de retour à l’équilibre financier avec des
suppressions de postes contestées par les personnels. Alors que Claude
Évin, patron de l’Agence régionale de santé d’Île-de-France, veut
renégocier certains points du bail de trente ans conclu avec Eiffage,
Alain Verret, un des anciens patrons du CHSF, dévoile au JDD les coulisses d’un fiasco politique autant que financier.
Des emplois vont être supprimés au Centre hospitalier sud-francilien…
C’était
inévitable. L’histoire de cet hôpital est celle d’un fiasco annoncé,
celle d’une somme d’erreurs politiques majeures. L’établissement est mis
en faillite par son loyer. Chaque année, il doit payer une somme énorme
à Eiffage. Le choix, fait en 2006, de nouer un partenariat public-privé
avec ce groupe de BTP pour financer sa construction et sa maintenance
est un "péché originel" dont les personnels de l’hôpital et les
contribuables n’ont pas fini de payer les conséquences.
Pourquoi avez-vous démissionné fin août 2011?
Quand j’ai été
nommé en 2009 à la tête des hôpitaux d’Évry et de Corbeil, qui avaient
déjà fusionné administrativement mais pas encore géographiquement, on
m’a donné une double mission : remettre de l’ordre dans leurs finances
et assurer le déménagement vers le nouvel hôpital. J’ai accompli la
première partie de ma tâche en redressant les comptes qui étaient à
l’excédent en 2010. Pas la seconde…
Pour quelles raisons?
Rien à dire sur la structure du bâtiment
tout juste sorti de terre, c’est la partie technique qui n’était pas au
niveau. Le système d’alimentation en eau et le système électrique
étaient défaillants. Je n’avais jamais vu un travail aussi mal fait de
toute ma carrière hospitalière. Au total, 7.000 malfaçons ont été constatées par les huissiers.
Exigeant une sécurité optimale pour les malades et qu’Eiffage finisse
son travail, à partir de 2011, j’ai refusé d’obtempérer à l’injonction
de mes tutelles de déménager.
«L’établissement est mis en faillite par son loyer»
Qu’aviez-vous en tête?
J’estimais qu’il fallait négocier avec
Eiffage avant de déménager, qu’une fois dans les nouveaux locaux, on
perdrait toute marge de manoeuvre. En étudiant de près le dossier avec
des avocats, il était apparu que le contrat avait été mal ficelé. Nous
avions dû commencer à payer le loyer avant même que l’hôpital soit
terminé! Nous n’avions aucun moyen de diminuer le montant des
mensualités! Le ministère de l’époque a fait une expérimentation
grandeur nature des PPP en matière hospitalière qui se révélait
désastreuse.
Pourquoi avez-vous pris votre retraite de manière anticipée fin août 2011?
Avant
de partir, j’ai plaidé pour que le contrat avec Eiffage soit renégocié.
Je m’appuyais sur les conclusions d’un rapport de l’inspection générale
des finances montrant qu’il était possible de résilier le contrat pour
motif d’intérêt général. Cela revenait à dire à Eiffage : vous n’êtes
pas en faute mais ce genre de contrat ne peut pas convenir pour faire
tourner un hôpital. Le service public doit reprendre ses droits. Compte
tenu des nombreuses malfaçons et comme le déménagement n’avait pas
encore eu lieu, l’État et/ou des collectivités locales étaient en
position de force pour racheter l’hôpital en proposant au groupe de BTP
un dédommagement raisonnable.
Pourquoi les négociations avec Eiffage n’ont-elles pas commencé à ce moment-là?
Xavier
Bertrand, le ministre de la Santé de l’époque, a voulu ouvrir coûte que
coûte. Cela a peut-être à voir avec l’influence des groupes de BTP au
plus haut sommet de l’État. On m’a fait comprendre que j’étais un
gêneur, que je devais me soumettre ou me démettre. Maintenant que
l’hôpital a ouvert, que son déficit se creuse, que ce trou plombe
d’autres projets sanitaires, j’apprends qu’on veut enfin renégocier.
Bonne chance : les marges de manoeuvre sont minces. On peut espérer
récupérer la maintenance de l’hôpital mais à un coût très supérieur à ce
que l’on aurait pu obtenir il y a un an et demi.
Aujourd’hui au tiers vide, l’hôpital d’Évry (110.000 m²) est-il trop grand?
C’est
son autre pêché originel : ses dimensions pharaoniques. Mais maintenant
qu’il est ouvert, pourquoi ne pas réorganiser l’offre de soins dans le
sud de l’Île-de- France de façon à le faire tourner plus? Au lieu de
cela, les tutelles poussent à la création d’un autre grand hôpital à
Melun. Je crains que ce ne soit un nouvel exemple de mauvaise gestion
politique en matière hospitalière.
Anne-Laure Barret - Le Journal du Dimanche
dimanche 03 mars 2013